mercredi 17 mai 2017

La réponse du docteur Melchior.............................Épisode 62


Vers dix heures, la limousine traverse le village, et se dirige vers la ferme. Elle entre dans la cour et se gare. Le chauffeur reste au volant, le moteur au ralenti. Le gardien en descend et fait les quelques pas qui le séparent de la porte d’entrée. Il frappe aux carreaux.
 Germaine vient ouvrir. Elle aperçoit la limousine par sa fenêtre et n’est pas surprise, sachant qu’il s’agit de la réponse au courrier d’André. Elle ouvre la porte et reconnaît le Monsieur à qui elle a remis la lettre à la poste.
 Germaine :
« - Bonjour Monsieur, vous m’apportez la réponse à la lettre au docteur Melchior ? »
 Le gardien :
« - Bonjour Madame Hillairet, je pense, bien que je ne sois pas son confident répond-il avec son délicieux accent allemand. Prenez Madame et bonne journée. »
 Germaine :
« - Merci Monsieur et bonne journée également. »
 Germaine prend la lettre, le gardien remonte dans la voiture qui recule, fait un demi-cercle et repart par le même chemin par lequel elle est venue. Le son mélodieux de son moteur s’estompe peu à peu.
 Germaine enfile ses sabots de bois toujours devant la porte et s’avance vers l’étable. Elle sait qu’André s’y trouve, Il surveille toujours  la prise de médicaments d’une bête malade. Elle ouvre la porte qui en grinçant alerte André. Il tourne la tête et aperçoit Germaine qui agite une lettre le bras tendu.
 De sa main libre, il lui montre de ses cinq doigts écartés qu’il vient dans cinq minutes. Germaine retourne à sa cuisine et pose la lettre bien en vue. Elle en profite pour poser une tasse sur la table, du sucre et met un café à chauffer sur le feu.
Quelques minutes plus tard, André arrive à son tour et s’assoit. En lui servant son café sa femme lui dit :
« - La réponse n’a pas tardé. »
 André prudent :
« - Ce n’est pas forcément bon signe. »
 Avec la pointe de son couteau, il découpe l’enveloppe sur le côté. Il regarde d’un œil intéressé le décorum du sceau, émet un sifflement admiratif et dit:
« - C’est la différence entre nous et l’aristocratie, il ne se prive de rien l’ancien, quelle classe !!! »
Impatient de lire la réponse, il retire la feuille, la déplie et la regarde recto verso.
André :
« - C’est le privilège des riches. Tout est fait à la perfection, avec raffinement et élégance. Nous nous contentons de beaucoup moins. »
Puis, il parcourt la lettre en silence, d’une seule traite en fronçant parfois les sourcils.
Germaine :
« - Alors André, tu es satisfait ? »
André :
« - Écoute, je vais te la lire, il est gonflé le vieux, il me prend en otage. Tu me donneras ton avis. »
André, lit la lettre à voix haute et Germaine se marre bien. La grand-mère comme à son habitude, assise aux premières loges, n’en perd pas une miette en pensant:
« - Pour une fois, il a trouvé son maître. C’est bon pour lui, il va enfin réfléchir, se faire tanner la peau lui fera le plus grand bien. »
André a lu lentement, s’arrêtant à chaque phrase, et à la fin de la dernière ligne, il ne peut s’empêcher de s’exclamer :
« - Il ne faudrait pas quand même qu’il exagère, c’est comme s’il me demandait de baiser mon froc ! »
Germaine :
« - C’est toi qui a exagéré pendant vingt ans. Ton pantalon, tu l’as baissé tous les jours avec les communistes, pour des doctrines parfois honteuses, en te battant contre lui. Je sais que  tu as utilisé des moyens que je ne veux pas juger, je m’y suis même opposé parfois. Il est normal qu’il te mette à contribution, il veut te jauger, comprendre si cette fois tu es sincère ou si tu ne lui prépares pas un nouveau coup tordu. Ce ne serait pas le premier. Une chose dont je suis certaine c’est que Pierrot et Gros Sel ont vu juste encore une fois.
Il ne fait rien sans Monsieur le Curé et tu n’obtiendras rien de l’un, sans l’autre. Tu n’as rien à perdre, il accepte ta main tendue et te donnes un rendez-vous. Il te tient, il est en possession de ta lettre dans laquelle tu reconnais tes torts et présentes des excuses, tu es coincé, tu ne peux même plus reculer sans perdre la face. Donne  lui ton accord à son rendez-vous, ses exigences sont plutôt flatteuses, tu en ressortiras grandi et tu gagneras les élections grâce à eux. »
André sait que Germaine à raison, combien de fois ses conseils ou ses sermons lui ont évité bien des bêtises, ne serait-ce que la fois ou ils voulaient mettre le feu à une partie secondaire du château. Elle a heureusement surpris leur conversation et elle l’a chassé de sa maison pendant huit jours. Après l’avoir supplié de le reprendre, il est revenu tout penaud. Il a dû battre en retraite et accepter de ne plus participer aux activités du parti, même pas aux collages d’affiches pendant les élections. Il n’avait le droit qu’aux réunions, à condition que ne soient pas des manifestations de contestation publique. Elle peut être aussi dure que gentille. 
André a envie sauter en l’air de joie, mais il le cache, il a son honneur et sa fierté et doit montrer qu’il n’est pas encore convaincu et qu’il ne se laissera pas faire à n’importe quel prix.
André :
« - Je dois encore réfléchir, je verrai lundi matin ce que je ferai. »
 Germaine :
« - Certainement pas André, nous sommes bien éduqués, sa réponse demande une confirmation. Il doit s’organiser, le confirmer Monsieur le Curé. Tu vas immédiatement lui écrire et lui dire que tu acceptes ses conditions sur le principe, mais que tu souhaites quelques aménagements. C’est une façon intelligente d’accepter sans accepter. Lundi en face de lui, les yeux dans les yeux tu pourras reprendre point par point ce que tu contestes, bien qu’à mon avis… »
André :
« - Tu as raison Germaine, heureusement que tu es là, tu te rappelles pour le feu au château, si tu ne m’avais pas retenu ?
Germaine :
« - Oh que oui,  j’y pense plus que tu ne peux le croire, j’en ai fait des prières pour que tu quittes ton satané parti. Mais je crois que cette fois, le ciel m’a entendu.
André :
« - Ce n’est pas encore gagné. »
Germaine courroucée:
« - Mais ils vont te suspendre, te virer comme un malpropre dès qu’ils apprendront que tu retournes à la messe, tu es aveugle ou quoi !
André :
« - Tu n’es peut-être pas loin de la vérité, je devrai même faire attention. »
La grand-mère à André:
« - Il t’aura fallu vingt ans pour reconnaître les valeurs de ma fille, je lui ai toujours dis qu’elle était du bon pain donné à un cochon. Il est temps que tu t’en rendes compte…Sans elle, tu serais comme tous les bonshommes…Perdu »
Contente de son petit effet, elle quitte la pièce et va jusqu’à son jardinet pour couper quelques herbes fraîches pour le déjeuner en poussant la chansonnette...Colchique dans les près, colchique ...
Une fois entre eux André reprend :
« - Ta mère ne manque pas une occasion de me casser les reins. Bon je vais t’écouter et je vais lui confirmer mon accord de principe à ses conditions, donne-moi du papier, j’écris le mot et tu le porteras au Château. »
André prend le bloc de papier que lui tend germaine, se lève pour chercher l’encrier, son porte-plume, le buvard et se rassoit pour écrire sa réponse.
Monsieur le docteur Melchior,
« - Ma femme et moi vous remercions de votre réponse rapide et positive. Personnellement, je suis très heureux que vous acceptiez mes excuses. Votre courrier est très directif et sans échappatoire. J’en accepte le principe pour expier mes fautes, mais je considère certaines de vos conditions comme une punition.
Toutefois, permettez que nous parlions de la  forme de vos exigences et de la mise en place d’un calendrier. Il me permettra de conserver aux yeux de tous, mon honneur.
Je serai donc présent à cette réunion, ce lundi à 10 heures précises. En vous remerciant je vous prie de croire en mes sentiments les plus respectueux et désormais dévoués.
André Hillairet
Germaine relit la lettre et apporte quelques corrections de forme et, hochant la tête :
« - C’est bien, c’est sobre, clair et précis dit elle. Tu vois André, nous avons enfin une vraie famille. Maintenant, les enfants sont fiers de partager un idéal avec nous. Si tu avais continué comme avant, nous aurions comme beaucoup, une famille déchirée, désunie, sans âme ni d’objectifs. Plus grands, ils auraient quitté la maison et n’auraient plus aucune raison de revenir à la ferme.
Aujourd’hui nous sommes une équipe, même maman qui ne disait jamais rien se mêle chaque jour un peu plus de notre vie commune. Elle a rajeuni de dix ans. Toi, tu as ta politique. Les élections, tu peux gagner maintenant. Les enfants ont leur école, moi je dois m’occuper de vous tous avec ma mère.
Chacun de nous à ses objectifs, à partir d’un bonheur commun, chacun recherche désormais la réussite de l’autre. Sans cette union, quels espoirs aurions-nous ? Ton communisme, je l’ai toujours respecté, tout en le refusant. Je n’ai jamais voté pour toi car je n’en voulais pas. Aujourd’hui j’adhère à ce nouveau projet et je le soutiens.
Ton communisme c’est un aspirateur qui t’utilise, te presse, t’accapare. Ici, tu es leur faire valoir, mais il y a d’autres valeurs à montrer à la jeunesse que la haine. Nous avons des associations, le sport, des jeunes, des écoles. Il nous faut une piscine, un collège complémentaire qui irait jusqu’à la troisième.
Avec l’aide du docteur Melchior tout le village vous suivra. Prépare une action municipale, pas un projet politique. Tu ne participes pas à une élection législative pour être élu député. Au lieu de vouloir garder nos terres, montre l’exemple aux autres. Tu dois louer nos terres aux jeunes agriculteurs. Nous n’avons pas besoin d’argent, mais eux si. Toutes ne sont pas aujourd’hui cultivées ou utilisées. Tu n’as pas le temps de tout faire et prendre des employés reviendrait trop cher.
Nous ne gagnerions rien de plus, tu le dis assez. Mets tes terres en métayage avec des prix attractifs, plus un intérêt au quintal récolté. Tous apprécieront, sinon plus tard, qu’en feras-tu ? Elles seront en jachère !!! Plus aucun enfant d’ici ne voudra travailler la terre. L’agriculture comme vous la voyez, c’est terminée.
Si au contraire, les jeunes peuvent s’installer, ils auront de nouvelles possibilités, ils pourront de vivre des fermages, élever une famille, envoyer leurs enfants au collège. Ils se fixeront ici, le village ne deviendra pas une cité dortoir, mais un centre actif, avec une vie agréable, qu’aucun d'eux ne retrouvera dans une grande ville.
Ouvre les yeux, le monde change, il a besoin de compassion, de partage, de la vraie richesse, pas celle du portefeuille, c’est une illusion, une déviance des esprits malades, de ceux qui ont soif de dominer. La vraie richesse, c’est celle du cœur et du savoir, la vraie richesse, elle est dans la nature et de son respect. N’oublie jamais, qu’on ne voit bien qu’avec le cœur, je sais que tu me comprends, je sais que tu as du cœur et, c’est pour cette raison que je t’ai épousé. »
André :
« - Pardon, tu ne m’aimais pas ? »
Germaine :
« - Mais si grand benêt, je t’ai épousé parce que tu as du cœur, que tu es fort et que tu étais beau et je ne l’ai jamais regretté jusqu’à aujourd’hui. »
Ce mélo a touché André au plus profond de lui-même. Il a du mal à se reprendre, alors qu’une larme pointe au coin de son œil. Il l’efface discrètement avec le revers de sa grosse paluche poilue.

Après avoir bu une seconde tasse de café, il regagne sans un mot son étable où il doit terminer les choses commencées. Il va récupérer auprès de ses bêtes, vérifier la traite, changer la litière des bêtes comme chaque matin. Un peu d’exercice lui fait du bien, puis il laisse terminer ses journaliers, rentre à la maison, prend une douche, se change et redescend dans la cuisine.
André :
« - Germaine, je vais faire une course, j’en ai pour une heure ou deux, grand maximum, Germaine n’est pas là ? »
La grand-mère est omniprésente :
« - Tu peux toujours l’appeler, elle est sortie chercher le journal et faire quelques courses comme chaque matin. Elle est d’ailleurs très en retard. Heureusement que je suis là pour faire la soupe. Ne te plains pas, tu as eu deux femmes pour le prix d’une. »
André en riant:
« - Mais vous êtes indispensable grand-mère, nous le savons tous. Vous faites une sacrée paire toutes les deux, à tout à l’heure. »
André quitte la maison et se dirige vers le centre du village. Arrivé sur la place, il prend la direction de la place de l’église, la contourne, et se retrouve devant la grille du presbytère restée ouverte. Il entre dans la cour où, plein de gens du village sont en effervescence. Il aperçoit au loin Pierrot et Gros Sel qui lui tournent le dos. Ils sont occupés à remplir des poches de cadeaux pour les jeux de la pêche à la ligne, la loterie ou les pochettes-surprises. Les voilà bien occupés, d’ici ils ne me ramèneront pas à la maison l’homme de Cro-Magnon ou un dinosaure en goguette...
Ne voyant pas le curé, il avance vers son bureau. Arrivé devant la porte, André frappe trois coups secs. Monsieur le Curé penché sur le bureau fait ses comptes, sans lever la tête il dit :
« - Entrez. »
André pousse la porte et entre en disant :
« - Bonjour, Monsieur le Curé. »
Monsieur le Curé :
« - Bonjour, tu es le bienvenu dans la maison du bon Dieu. Quel bon vent te pousse vers nous André, ta visite me fait plaisir, désormais, tu es chez toi ici. Tes fils sont en plein boulot, ils font du bon travail et je suis content d’eux, merci de nous les confier. Bien, si nous parlons de ce qui t’amène.
André :
« - Je suis venu chercher un conseil, j’ai sollicité un rendez-vous avec le docteur Melchior, il me l’a accordé. »
Monsieur le curé.
« - Je suis au courant. Le docteur Melchior m’a demandé d’assister à votre entretien. J’ai donc lu ta lettre et sa réponse, je ne savais pas que tu avais accepté. Il se méfie un peu et pour cause. Avoue que ton changement d’attitude de ces derniers jours en a surpris plus d’un. Tu es le sujet principal des conversations.
André :
« - Quoi ils sont au courant de ma lettre ?
Monsieur le Curé :
« - Non, je parle de ta venue à la messe, en famille, ta prime au club de football, les photos dans le journal…Nous ne sommes pas dupe André, ton retour parmi nous, nous apparaît comme un plan mûrement réfléchi pour prendre la mairie.
Je ne suis pas contre ce renouveau, mais tu vas devoir changer, évoluer, abjurer le communisme. Tout cela me paraît bon pour le village. Il y a une seule condition, nous devons être sûr de ta sincérité. Tu vas devoir nous donner des gages de confiance. Par contre, tu vas nous apporter ta jeunesse, ta fougue, ta force, ton sérieux, ton travail et toutes les qualités que nous aimons chez toi.
Si tu mets la même conviction dans l’évolution du village que celle que tu as mise pour détruire le docteur Melchior, Loulay deviendra chef-lieu d’arrondissement dans moins de dix ans... Notre maire est vieux, cela fait plusieurs années qu’il souhaite se retirer. Il est resté uniquement car il ne voulait pas que les communistes prennent la mairie. Si tu renies publiquement cet honteux soutient aux communistes qui ont tant de sang sur les mains…

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